Le vieil homme et le pommier

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Le vieil homme et le pommier


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Il était une fois, dans le beau pays de Vaud, il y a de cela bien dans les cinquante ans, un bonhomme encore vigousse dans la septantaine, qu'on appelait le père Pitou.

Son véritable nom de famil!e, c'était "Petoud". Mais vous savez comme sont les choses, vu que c'était un petit rondouillard, un petit boillu, comme on disait par chez lui, les gens trouvèrent que "Pitou" lui allait mieux, et ce sobriquet lui resta.

Depuis plusieurs années déjà, Pitou vivait tout seul dans une fermette toute simple, assez isolée du village et à flanc de coteau. Du pas de sa porte, il pouvait admirer un des plus beaux paysages qui soient au monde, si ce n'était le plus beau: une campagne aux vallons moelleux, tendrement verdoyante, rebrodée d'incrustations de champs dorés, et de vignes rousses au point de croix, et au fond, calme nappe de soie chatoyante, le lac. S'il se retournait, c'était, au-delà des prés à vaches, la majestueuse forêt de sapins d'émeraude.

A n'en pas douter, les fées étaient passées par là, dotant le pays de toutes les grâces et de toutes les séductions.

Pitou n'était certes pas malheureux là, au milieu de ses poules et de ses lapins, dans son jardin qu'il soignait avec amour, et il ne manquait de rien. De rien... si ce n'était de compagnie. Alors, faute d'autre interlocuteur, il se parlait à lui-même.

- Tu vois là-bas, mon vieux Pitou, se disait-il, ce beau champ tout blond aux riches épis?... Eh bien jadis, il était à toi!

- Ouais ouais, se répondait-il, et pas seulement le champ! La grande ferme aussi, elle était à moi, avec l'étable et ses douze vaches... Sans parler de la vigne, des herbages et de tout le reste! Tout ça, c'était à moi!

- Et pourquoi n'est-ce plus à toi? reprenait-il encore. Parce que tu as tout vendu, gros bobet que tu es! Autrement, tu serais peut-être devenu le plus riche paysan de toute la région!

- Ouais ouais, admettait-il, pensif, j'ai tout vendu. Mais que fallait-il faire d'autre? Le bon Dieu ne m'a pas donné d'enfant. Moi, qui me faisais vieux... ma pauvre Louise malade... Pour quoi faire, tout ce grand domaine... pour quoi, et surtout, pour qui?

- Et c'est comme ça que tu es venu habiter cette petite cahute, avec la Louise qui est morte il y a belle lurette!

- Ouais ouais, c'est sûr qu'elle est morte, ma pauvre Louise. Et après, c'est mon chien, qui est mort. Et je suis resté tout seul.

- Et moi je dis que quand on ne peut garder personne près de soi, on n'a qu'à rester tout seul comme une grosse courge!

- Ouais, ouais, tout seul comme une grosse courge! reprenait Pitou, en écho.

Le pommier du père Pitou

Mais Pitou ne se parlait pas qu'à lui-même. Il parlait à son balai, à sa pelle, à sa pioche:

- Hé toi! viens donc par ici m'aider un peu!

Pitou parlait aussi aux légumes qu'il cultivait, et les gratifiait de toutes sortes de mots tendres: jolie tomate par-ci, gentille patate par-là... même pour les poireaux, il avait des paroles d'encouragement! Et il faut croire que c'était là un engrais de premier choix, car tout poussait comme nulle part ailleurs, et sans produit chimique aucun, vous pouvez le croire!

En somme, le père Pitou était copain avec tout ce qui l'entourait: avec les oiseaux, qu'il nourrissait l'hiver-, avec ses poules et ses lapins, dont il sacrifiait une tête de sept en quatorze, sans penser à mal. Il était copain avec les fleurs, avec les arbres, avec le vent et les nuages, et même avec les cailloux du chemin!

Cependant, son meilleur copain, celui qu'il aimait le mieux, c'était le vieux pommier qui étalait ses branches tout au fond du jardin, en contrebas de la maison. Pitou prenait plaisir à s'asseoir sur le banc vermoulu, près de l'arbre, et à lui faire un brin de causette.

- Hé pommier, mon vieux! lui disait-il, tu es tout comme moi! Pas tout à fait aussi vieux, mais tes branches sont comme mes bras: noueuses à souhait, mais encore vigoureuses... parce que, ce n'est pas pour dire, mais qu'est-ce qu'elles peuvent supporter comme charges de fruits, la saison venue! Ce n'est pas non plus pour te faire une flatterie intéressée, mais des pommes comme celles que tu me donnes, on n'en voit pas souvent! Tu n'es pas au courant? Tu dois quand même bien savoir ce que tu fais? Non?... Il faut les voir se les disputer, au village:
- Et cette récolte, c'est pour bientôt? qu'ils me demandent.

Pourtant, des pommiers, ils en ont aussi. Mais même les plus économes, m'en achètent au moins un petit sac. Tu ne sais pas pourquoi? Parce que tes pommes sont un remède contre la mauvaise humeur! Allons allons, ne me fais pas croire que tu ne sais pas ça? Ouais ouais, un élixir de santé et de bonne humeur!... Même les plus économes, tu te rends compte?

Le pommier ne répondait pas à Pitou - les pommiers étant peu causants de nature - mais il écoutait gravement, et même parfois, il laissait parcourir son feuillage d'un frémissement approbateur. Du moins Pilou en était-il persuadé.

Et c'était vrai, que le vieux pommier ne donnait pas des pommes ordinaires. Il fallait les voir se presser sur l'arbre, comme des petites filles aux joues rebondies, rouges du plaisir d'être si jolies! Et la ravissante musique qu'elles faisaient, quand on mordait dedans, alors!... "Crounch, crounch", chantaient-elles allégrement... Et celui qui avait mordu dans une de ces pommes enchantées, éclatait d'un rire joyeux, tout en savourant le jus délicieusement doux qui lui coulait dans le gosier.

Non, ce n'étaient pas des pommes ordinaires, les pommes du "pommier à Pitou ".





Violette Petti, " Le vieil homme et le pommier ", OSL, No 1764